BLUES, SOUL, REGGAE, RAP, WORLD MUSIC...



LES MUSIQUES AFRO-AMÉRICAINES ET SES LÉGENDES

Quand on évoque la musique et son histoire, on ne peut ignorer l’importance des musiques afro-américaines. A partir du 20e siècle, grâce surtout à l’avènement du microsillon, des noms commencent à circuler. Dans le jazz : Louis Armstrong, Duke Ellington, puis plus tard, Ella Fitzgerald, Charlie Parker, Billie Holiday, Miles Davis ; dans la soul : Ray Charles, James Brown, Stevie Wonder, Marvin Gaye, Michael Jackson ; dans le rock : Chuck Berry, Jimi Hendrix. C’est un fait, sans l’apport créatif de ces artistes et de bien d’autres, toute la musique contemporaine que nous écoutons aurait été tout autre. Il suffit d’écouter quelques notes de leur répertoire pour que notre imaginaire se déploie...


LA TROMPETTE À LOUIS

Quand un jour de l’année 1920, Louis Armstrong joua dans la petite ville d’Oklahoma, sa musique produisit une petite révolution auprès des spectateurs blancs étonnés d'entendre une telle magie sonore. Ce jour-là, les barrières de la ségrégation semblaient bien avoir disparu durant un bref instant. La précision est importante, car dans les théâtres, les noirs prenaient place dans le parterre tandis que les blancs occupaient les balcons.

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À ses débuts, le célèbre trompettiste avait pris pour habitude de protéger son savoir et sa technique quand il jouait dans les fanfares ou lors de concert. La magie d’un jazz épris de liberté imprimait déjà les pensées de nombreux blancs. En se rapprochant d’eux, l’affable Louis Armstrong renvoyait une image trop « policée » pour être accepté par tous les gens de sa race. Lors de la révolution bop, dans les années 40, des musiciens comme Charlie Parker, Miles Davis ou Dizzy Gillespie eurent beaucoup de mal à accepter cette image du Noir américain avec le sourire aux lèvres et faisant ami/ami avec les Blancs. Toutefois, peut-on reprocher à Louis Armstrong sa musique gaie et son optimisme béant ? Certainement pas !

Le jazz ne pouvait rester une musique « brute ». Il devait s’affiner tout en s’imposant. C’est en migrant à New York que la sophistication de cette musique prit un nouvel élan. Harlem allait devenir le bastion de cette révolution. L’arrivé de Duke Ellington dans la sphère du jazz apportera quelques réponses, notamment quand le « Duke » rencontrera l’arrangeur Billy Strayhorn.


LA GRANDE MUSIQUE DES NOIRS

À Harlem, à l’époque de la prohibition, la bourgeoisie noire et les intellectuels suivent le mouvement et développent un tout nouveau concept de l’art afro-américain. Le jazz devient une musique de danse et enflamme les boîtes. Malgré les protestations de quelques ligues racistes en révolte contre cette musique qualifiée de « sauvage », le jazz de l’ère swing trouve aussi de nombreux adeptes auprès d’une jeunesse blanche pleine d’exubérance.

À partir des années 30, le jazz se doit d’incarner la « grande musique » des Noirs. C’est le vœu de Duke Ellington et de quelques autres musiciens ambitieux. Le jazz ne doit plus être une musique fabriquée pour danser, mais bien plus. Dans l’évolution du jazz, Duke Ellington aura un statut à part. Son immense répertoire a permis au blues de devenir une force musicale, et au jazz d’être une musique ambitieuse qui répond parfaitement à la question de la place de la culture musicale des Noirs aux Etats-Unis.

Mais le jazz n’est qu’un maillon, certes important, mais il n’est pas le seul. Dans les faits, la culture afro-américaine prend tellement de directions qu’elle devient complexe et difficile à résumer. Ce qui est certain, c’est qu’aux Etats-Unis le « mariage social » des Noirs et des Blancs a toujours été parcouru par de nombreuses provocations. Les faits liés au racisme, à l’intolérance et à la cruauté humaine sont légions. La ségrégation, qui se chargera de larmes et de douleurs, produira jusqu’aux années 50 de bien étranges fruits pendant aux arbres. Cependant, au fil des années, toutes les exactions des Blancs envers les Noirs, tous ces meurtres gratuits, produiront l’effet inverse à l’effet recherché. Au lieu de timoré la culture des Noirs qui unit tout un peuple à ses racines africaines, elle ne fera, au contraire, que lui donner toutes les raisons de se battre pour exister et se développer. Les gens de couleurs ont accumulé une mémoire, et cette mémoire rejaillit dans les différentes couches de leur art, exprimant ni plus ni moins la force de leur identité sociale et de leur différence culturelle.

Le chant de la foi, celui qui traverse les fines cloisons des lieux de culte : négro-spiritual, gospel, deviennent les premiers repères. Là, dans les églises, ces chants vont servir d’apprentissage et souligner toute la sensibilité des musiques afro-américaines. Elles vont servir d’école pour ce qui suivra, notamment les musiques rhythm and blues et soul. Ray Charles sera l’un des premiers à assurer ce lien invisible entre une tradition évangélique et une modernité assumée. Il sera l'un des premiers artistes populaires noirs à lancer sans retenue des "Hallelujah"… La messe est dite avec un esprit spirituel, baigné par un blues qui vous prend l’âme ! Ray Charles a certainement ouvert la voie en permettant à des Blancs d’écouter une musique qui était prioritairement réservé à des Noirs.


À LA CROISEE DES CHEMINS

Dans les années 50, les Etats-Unis continuent de vivre dans un apartheid qui culmine. La ségrégation raciale existe tant au niveau social que culturel. Les concerts et la radio souffrent de ce clivage. Personne n’est dupe et les bases d’une paix sociale entre Noirs et Blancs est loin de voir le jour… Pourtant, la musique va jouer un rôle déterminant. Sur le terrain communicatif, nulle autre qu’elle ne sait aussi bien absorber les émotions et produire d’heureux mariages. La grandeur symbolique d'une musique pure si chère aux Blancs n’existe pas. Toute musique ne respire que par l’intermédiaire d’autres musiques, que ses racines soient africaines ou occidentales. En s’intellectualisant, la musique afro-américaine n’a pas échappé à d'autres influences. Devenue une musique de métissage en puissance, peut-être a-t-elle su conduire avec plus d’efficacité ou d’intelligence son évolution en faisant tomber les tabous qui l’entouraient.

En son temps, le chanteur de rock'n'roll Elvis Presley, dont les influences puisent dans la musique des Blancs, le country, comprendra qu’il était temps d’atteindre l’autre rive, de porter un autre regard sur ce que produisaient les Noirs. Le chanteur a fait tomber le masque, et si le chanteur noir Roy Brown attire son attention, le « King » agira en « crossover », en dansant comme les Noirs avec une bonne dose d’érotisme, et en reprenant un répertoire issu du blues et du rhythm and blues… quitte, pour arriver à ses fins, à affoler le puritanisme des Américains bien-pensants. Son public, essentiellement constitué de Blancs, découvre alors avec stupéfaction et étonnement que la transition à la note près d’une musique fabriquée par des Noirs possède une saveur insoupçonnée. Un vent de folie gagne alors tout le pays…

Mais du côté des Noirs, le rock'n'roll est mal vécu. Ceux-ci voient dans cette musique une récupération éhontée de leur culture. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois que les Blancs puisaient sans vergogne dans le catalogue illustré de leurs danses et de leurs musiques. Jusqu’aux années 40, de nombreux spectacles de Blancs grimés en Noirs, les "Blackface Mainstream", tentaient d’imiter, voire de ridiculiser, ce qu’ils éprouvaient en écoutant de la musique afro-américaine. Toutefois, si la relation maître/esclave n’était pas éteinte et qu’elle prenait dans ce cadre la forme d’un jeu scénique, il existait bel et bien une interpénétration culturelle et musicale qui influençait tout aussi bien l’univers des Blancs que celui des Noirs.

La musique afro-américaine était-elle en danger ? Non, pas vraiment, car la ressource à inventer, à renouveler, semblait inépuisable. Les Noirs étaient en quête d’existence et de reconnaissance. Aux côtés d’un rock’n’roll conduit par les artistes blancs, les gens de couleurs finiront par produire, eux-aussi, des artistes aussi séducteur qu’Elvis Presley…


LA STRATEGIE TAMLA MOTOWN

À la fin des années 50, une stratégie est mise en place grâce à une petite entreprise familiale de Détroit, la Motown. L’un des premiers séducteurs à s’imposer dans cette usine à tubes sera Marvin Gaye. Berry Gordy est aux commandes et rien ne semble lui échapper. Chaque artiste est préfabriqué, conduit sur des rails. On peaufine les angles et on gomme tout ce qui n’est pas de bon goût. Les tenues vestimentaires sont étudiées, les chanteurs prennent des cours de maintien et travaillent leur voix jusqu’à produire l'intonation souhaitée durant les interviews. De leur côté, les musiciens et arrangeurs deviennent des salariés interchangeables. Un son et une esthétique venaient d’être créés. Motown imprime alors chez les jeunes noirs un concept du sur mesure et de l’excellence.

Trois mots en « S » » cohabitent chez Tamla Motown : sensualité, séduction et sexualité. Trois mots qui, derrière l’énergie de certaines chansons, proposent pourtant un contenu bien policé, pour ne pas dire aseptisé. La musique Motown touchera un large public et rapprochera la jeunesse noire et blanche. La compagnie de disques rayonnera internationalement jusqu’aux années 80. Les artistes qu’elle produira donnent le vertige. Citons, outre Marvin Gaye : The Commodores, The Four Tops, Thelma Houston, The Isley Brothers, The Jackson Five, Eddie Kendricks, Kiki Dee, Martha and the Vandellas, The Marvelettes, The Miracles, The Pointer Sisters, Billy Preston, Lionel Richie, Smokey Robinson, The Supremes, The Temptations, Tammi Terrell, Bruce Willis, Stevie Wonder, Syreeta Wright… Ouf !

En 1971, l’usine à tubes Motown, très rodée, tremblera le temps d’un disque… Marvin Gaye, au bout de trois ans d’effort et de bataille sort l’album What’s Going One ; un ode à l’amour de son prochain, une réponse à la guerre du Vietnam qui s’éternise : « Mères, mères / vous êtes trop nombreuses à pleurer / Frères, frères, frères / Vous êtes bien trop nombreux à mourir / Vous savez qu’il faut que nous trouvions une solution / Pour apporter un peu d’amour ici aujourd’hui. » L’album concept fera exception dans sa carrière. Par la suite, l’homme de foi allait redevenir le séducteur qu’il était, ce qui rassurera bien sûr le maître à penser Berry Gordy.

Cependant, cette transgression aux règles établies marque un tournant et l’album What’s Going One laisse derrière lui les traces de son passage. Marvin Gaye n’a pas alors conscience de son génie. Grâce à cet album icône d’une soul moderne et audacieuse, la musique noire devient plus mature en chantant l’amour et non la guerre. Elle apporte ainsi une autre réponse aux ghettos qui s’étaient embrasés quelques années auparavant ; à la rage d’un James Brown qui lançait : « I’m Black ad I’m Proud » (Je suis Noir et je suis fier) ; en contrant la violence du mouvement révolutionnaire Black Panther et un certain nationalisme noir prôné par Malcom X.