INSTRUMENT



LE VIOLONISTE ET SON VIOLON (1)

Comment dénicher l’instrument avec lequel partager sa vie ? D’abord en trouvant un mécène, telles ces banques qui achètent et prêtent les pièces les plus recherchées. Mais, par-delà la question du prix, ce qui fait l’âme du violon, c’est surtout celui qui en joue. Trois musiciens témoignent.


DES VIOLONS DINGUES

On connaissait des violonistes. On les voyait se balader avec leur instrument, leur étui comme une pharmacie, avec toujours à l’intérieur son bloc de colophane, cette sorte de résine indispensable au glissement de l’archet. On en avait vu se précipiter sous un parapluie à la première goutte de rosée : attention, fragile ! Et puis on avait entendu des histoires effrayantes, de douaniers manipulant l’engin comme des sagouins, de violonistes attachés à leur violon par des menottes par peur de le perdre. On avait aussi eu vent de prix délirants.

On aimait les entendre parler de l’âme du violon, qui porte bien son nom puisque c’est une pièce d’épicéa placée dans la caisse de résonance qui, au millimètre près, modifie le timbre de l’instrument - l’outil de choix du luthier s’appelle une « pointe aux âmes ». On sentait bien qu’il y avait là quelque chose de pas banal.

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Il y a dix ans, avec Poulet aux prunes (repris en film en 2010), la bédéiste Marjane Satrapi avait popularisé les angoisses d’un joueur de târ iranien qui allait de marchand en marchand pour essayer de remplacer son luth brisé. En vain. Les violonistes aussi semblent passer une partie de leur vie à chercher un instrument : il y en a peut-être qui ne le trouvent jamais. Ne reste pas moins qu’un violon, c’est comme un conjoint. On le sort en ville, au concert, et on passe une partie de la journée avec, à s’exercer. Autant donc l’aimer.

En discutant avec les violonistes, on s’aperçoit qu’il n’y a pas deux histoires de violon identiques, même si la vie de couple connaît ses constantes. On est allé en interroger trois, pour essayer d’en savoir plus sur la physiologie du mariage violonistique.


RENAUD CAPUÇON : « LE GUARNERIUS N'EST PAS MEILLEUR QUE LE STRADIVARIUS »

« J’ai eu un guadagnini que j’emportais partout avec moi, au cinéma, dans le métro, jusqu’à ce qu’un ami me montre combien c’était idiot. Aujourd’hui, je suis plus calme. Mais à l’hôtel, mon violon doit toujours être posé sur une chaise ou un canapé, car j’ai la hantise de l’inondation. Et puis il ne faut pas qu’il soit trop loin de mon lit. »

38 ans, soliste qui collabore avec le Philharmonique de Berlin, le Los Angeles Philharmonic, l’Orchestre de Paris…

Le violon que je joue, un guarnerius de 1737, appartient à une banque, qui l’a acheté pour moi en 2005 [il s’agit de la Banque suisse italienne, ndlr]. C’est une forme de mécénat très répandue à l’étranger, mais moins en France. À l’époque, je jouais déjà un instrument magnifique, un stradivarius de 1721 qui avait appartenu à Fritz Kreisler, prêté pendant cinq ans par un mécène belge. Je n’en souhaitais pas d’autre. Pourtant, quand le président de la banque m’a demandé quel serait l’instrument de mes rêves, j’ai aussitôt pensé à un guarnerius. C’est un violon qui n’est pas « meilleur » que le stradivarius. Il date à peu près de la même époque, fabriqué aussi à Crémone [en Lombardie], et il est plus sauvage, moins parfait. On le voit à l’œil nu. Le son est en général plus large, plus mâle. J’ai une personnalité de jeu qui va dans le sens du stradivarius, en finesse, donc jouer un guarnerius m’apporte des couleurs, par une sorte d’effet yin-yang. Je n’en avais jamais essayé, mais je savais quels violonistes l’avaient joué - Yehudi Menuhin, Isaac Stern, Anton Rubinstein...

J’ai demandé à mon luthier de faire une recherche. Il s’est passé plusieurs mois, car ce n’est pas le genre d’instrument qu’on trouve facilement. Surtout qu’il ne reste plus que 60 guarnerius au monde, contre 600 stradivarius. Quelque temps plus tard, il m’a parlé de deux instruments : le guarnerius de Menuhin, et celui de Stern, qu’on appelle le « Vicomte de Panette », du nom d’un ancien propriétaire. On a fait venir les violons de Londres, où ils se trouvaient chez le luthier Beare, jusqu’à Lugano [Suisse]. J’ai essayé celui de Menuhin, magnifique, mais je n’ai pas ressenti de flash particulier. J’ai pris celui de Stern, fait cinq notes, et là, ça y était, c’était mon violon. Dire qu’il était fait pour moi serait prétentieux, mais ce violon me parlait. J’avais l’impression que tout ce que j’avais toujours cherché, en termes de sonorités, était une préparation à avoir ce violon…

Je ne comprends pas le débat sur la qualité des instruments anciens comparée aux modernes. On peut être en symbiose avec un instrument moderne. La sonorité dépend surtout de qui joue, du moment où l’on joue, de l’hygrométrie, et surtout de l’affect. Le fait de savoir qui a joué ce violon m’influence, évidemment, car je crois que le bois vibre et qu’il a une mémoire. Donc, quand je joue certains concertos de Brahms, de Mendelssohn, de Stravinsky ou de Bernstein, je sais que ces œuvres ont sonné des centaines de fois avec cet instrument, et ce n’est pas anodin.

La banque a donc acheté le violon, plusieurs millions de dollars, autour de dix, je crois, et me l’a prêté. A commencé une période d’adaptation assez longue. Au début, j’avais par exemple souvent besoin d’aller chez le luthier pour me rassurer. Je disais : « Il ne sonne pas comme ci, ou comme ça », et bien qu’il n’y eût aucun problème, mon luthier, qui est un type génial, m’écoutait gentiment. Parfois, il revenait en n’ayant rien fait et je m’exclamais : « Mais c’est beaucoup mieux ! »

Au début, on est inquiet de ce qui peut arriver, on ne quitte pas son instrument. J’ai eu un guadagnini que j’emportais partout avec moi, au cinéma, dans le métro, jusqu’à ce qu’un ami me montre combien c’était idiot. Aujourd’hui, je suis plus calme. Mais à l’hôtel, mon violon doit toujours être posé sur une chaise ou un canapé, car j’ai la hantise de l’inondation. Et puis il ne faut pas qu’il soit trop loin de mon lit - les premiers temps, le guarnerius dormait tout près de moi ; depuis mon mariage, il est un peu plus loin.

Il y a des instrumentistes qui parlent à leur violon, qui lui donnent un nom, un rapport que je trouve limite inquiétant. Je dirais que j’ai un rapport fusionnel à mon violon, mais je ne lui parle pas. Je n’en rêve pas. Et si je ne joue pas bien, cela fait longtemps que je ne lui en veux plus. Certains matins, on se dit "oh, il ne sonne pas", mais c’est nous qui sommes responsables. Le violon réagit comme un cheval de compétition à la moindre contrariété, à la tension physique, à la tension nerveuse, à la fatigue musculaire : il se cabre, il se ferme.

Quand je voyage, surtout en Allemagne et en Autriche où Isaac Stern a toujours refusé de jouer, les luthiers veulent le voir, ils sont très émus. On m’en parle beaucoup. Il y a une mystique autour du violon qu’il n’y a pas, par exemple, autour du violoncelle, je ne sais pas vraiment pourquoi. Pour les instruments à vent, on peut comprendre : ils sont plus récents. Peut-être est-ce parce que les violoncelles ont longtemps servi de basse continue, et que les solos sont venus bien plus tard, idem pour l’alto. Le violon reste l’instrument roi.

Dans les master class où j’enseigne, les étudiants pensent que ce que je produis est uniquement l’affaire de mon violon. Alors je prends leur instrument pour leur montrer qu’eux aussi peuvent avoir une belle sonorité. J’ai passé quinze ans de ma vie à avoir des instruments qui étaient très corrects, mais j’ai toujours cherché ma sonorité. On part de rien, c’est une quête d’absolu, l’ADN d’un violoniste : trouver qui on est dans la sonorité. On ne trouve jamais vraiment, mais on cherche. C’est pour cela que ce n’est pas forcément rendre un service que de donner un stradivarius à quelqu’un qui a 20 ans.

Je ne viens pas d’une famille de musiciens. Il y avait bien un frère de ma grand-mère maternelle qui jouait du violon dans la montagne, il était berger, mais ça se limite à ça. J’ai découvert la musique par hasard, à 4 ans, au festival de musique des Arcs, où nous sommes allés parce qu’on habitait Chambéry. Il y avait des concerts gratuits. J’ai entendu les musiciens que je voyais au Grand Echiquier à la télé, et j’ai commencé le violon.