CHANSON



JACQUES BREL INTERVIEW RADIOSCOPIE 1973

Parce que l’artiste était un géant de la chanson française, parce que l’émission de France Inter ‘Radioscopie’, animée par Jacques Chancel, prenait parfois les chemins de traverse pour cerner au plus près l’invité, voici une retranscription de quelques moments forts de la radioscopie consacrée à Jacques Brel qui se déroula à l’occasion du Festival de Cannes 1973 et de la présentation de son film « Far West ».


LA RADIOSCOPIE DE JACQUES BREL

Dans un article Jacques Brel disait : « La chanson c’est un métier de femelle et d’enfant. On se sent suivie par une masse de gens qui ont le même âge que vous et puis brusquement vous avez 40 ans et plus personne n’est là. Il vaut mieux abandonner. »


AVOIR 20 ANS, LA BEAUTÉ

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Jacques Chancel : vous n’avez plus de passions ?

Jacques Brel : non, pleins ! Mais encore faut-il ne pas se tromper sur sa passion. Il faut être honnête avec ses passions… J’ai fui la tentation d’habileté, très certainement. Quand le pouvoir remplace la douleur, tout devient en déséquilibre et on ouvre la porte au désespoir le plus complet. Il faut être en difficulté toute sa vie. Quand les choses fonctionnent bien, on va vers la grisaille directement. On commence à se poser des problèmes de luxe, des maladies de luxe…

J. C. : vous êtes de ceux pour qui la difficulté est quelque chose d’excitant…

J. B. : non, cela fait partie de l’équilibre...

(photo : Rob Mieremet - source : Wikipedia )


J. C. : lorsque vous aviez vingt ans vous deviez vivre pour vous…

J. B. : je crois que lorsqu’on est vilain tout petit, on se passe très vite de soi en tant qu’être prioritaire. Cela doit être très difficile d’être beau à quinze ans pour l’avenir. On s’aperçoit très vite quand on n’est pas beau que l’intérêt que l’on a n’est pas en soi, mais dans le mouvement que l’on peut éventuellement avoir ou dans l’apport que l’on peut éventuellement faire aux autres… Alors que les gens beaux, le pôle d’intérêt c’est eux, et s’ils ne sont pas extrêmement vigilant, ils finissent par croire qu’ils existent.

J. C. : c’est la force d’exister.

J. B. : c’est là que tout pivote, à 15 ans, 20 ans, je crois.

J. C. : vous parlez du physique. Si, comme vous le dites, vous aviez été beau, vous auriez eu une carrière tout à fait différente ?

J. B. : je crois que je n’aurais pas eu de carrière du tout ! C’est évident. Quand on est beau, on se suffit, mais on devient vite suffisant quand on vieillit. Je crois que c’est un grand danger que d’être beau au démarrage… Cela donne de fausses valeurs déjà.

COLÈRES ET INJUSTICE

Jacques Chancel : vos films sont des indications. Dans « Franz », il y a une pénible approche des femmes qui vient d’une grande timidité.

Jacques Brel : sûrement… mais je crois qu’il est excellent d’être timide avec les femmes… Il me paraît insensé de ne pas être timide vis-à-vis de quoi que ce soit de vivant.

J. C. : il y a chez vous une véritable absence de colère devant les vacheries, mais alors une colère effroyable devant l’injustice… Vous pouvez être terriblement indifférent.

J. B. : oui.

J. C. : c’est une force ?

J. B. : c’est une habitude… Il y a des colères qui ne servent à rien… Tout ce que l’on peut faire, c’est peser dans un sens ou dans un autre sens. Tout cela est arbitraire.

J. C. : quel est pour vous, Jacques Brel, l’injustice la plus flagrante du Monde ? C’est la naissance ?

J. B. : non, ce n’est pas la naissance. Je crois que l’injustice la plus flagrante, c’est le comportement des adultes quand quelqu’un a 10 ou 15 ans, parce que là il n’y peut rien. Toute la vie se décide au moment, pour la première fois, un être doué de raisons se demande si ce sont les adultes qui sont cons ou si c’est lui qui se trompe et, effectivement, étant donné l’attitude des rares adultes qu’il peut côtoyer à ce moment-là, de cette attitude-là dépend la réponse qui est définitive pour l’enfant. Donc là, il peut y avoir une injustice.

J. C. : et c’est une des raisons qui vous poussent à réinventer le monde de l’enfance ?

J. B. : je crois que l’on ne quitte jamais vraiment l’enfance. Cela n’existe pas les adultes. C’est une attitude. On n’en finit pas de courir après les rêves que l’on avait quand on était petit. C’est pour ça qu’un homme qui ne tremble pas devant une femme, il ne faut pas venir dire que c’est de la virilité. C’est de la sottise. Il faut trembler jusqu’à sa mort devant les femmes.

LES CHANTEURS, LA MORT, LA GÉNÉROSITÉ

Jacques Chancel : il y a, à mon avis, trois catégories de chanteur. Il y a ceux qui n’apportent rien du tout. Il y a ceux qui apportent seulement leur métier, et puis il y a ceux qui apportent leur propre univers. Dans cette dernière catégorie, il y a vous, Ferrat, Ferré, Brassens, Piaf, Trenet. Il y en a d’autres aussi. Brassens pour vous c’était le disciple.

Jacques Brel : non, on a débuté en même temps. Vous savez, je crois qu’il n’y a pas plusieurs catégories de chanteurs… Parfois, on m’a demandé ce qu’était un artiste. L’art, je ne le connais pas et je n’ai jamais pratiqué une discipline stricte. La chanson est une petite chose et je crois que le cinéma est une petite chose d’ailleurs. Je crois qu’un artiste c’est quelqu’un qui a mal pour les autres... Et puis il y a aussi des gens qui ont du talent et d’autres qui n’ont pas de talent. Alors j’ai essayé de savoir ce qu’était le talent, et je crois que le talent c’est avoir envie de faire quelque chose. Mais ce n’est que ça. Et après, il y a toute une vie à user pour faire ce quelque chose… et tout chanteur correspond à quelque chose, et je crois que tout film correspond à quelque chose… Et toutes les fleurs correspondent à quelque chose, et tous les climats correspondent à quelque chose.

J. C. : quand vous chanter la jeunesse, l’amour, vous chantez des choses perdues ou des choses qui reviennent ?

J. B. : on manque de tendresse. On manque d’éblouissement. Dans le temps on montrait les morts, même quand j’étais petit on montrait les morts. Dans les familles, il y a avait des gens malades. On les voyait, mais on ne les voit plus. On voyait les morts et l’on ne voit plus les morts. Maintenant les gens se croient bien portant, et de se croire bien portant, de se croire éternel, il n’y a qu’un pas et, par moment, un certain nombre de leurs problèmes sont des problèmes d’immortels alors qu’on est mortel… Il faut savoir tous les jours que l’on est mortel, et l’idée de la mort n’est pas une idée triste.

J. C. : vous pensez que tout part du cœur et que tout doit aller au cœur. C’est le problème de la générosité.

J. B. : c’est à partir de cette base-là que l’on peut devenir intelligent, soit que l’on ne peut être intelligent qu’au-dessus du cœur, et que n’on ne peut pas gommer le cœur pour remplacer cela. Je crois à ça. L’intelligence est une chose extrêmement fugace qui nous fait prendre des décisions parfois très importantes, mais qui meurent dans la seconde où elles ont été décidées… et c’est au cœur de faire le boulot. Je veux dire, on décide d’aimer quelqu’un, mais pour l’aimer c’est plus la tête, c’est le cœur. En fait, l’intelligence sert plus souvent d’alibi à notre démarche qui est naïve.

L’ARGENT

Jacques Chancel : est-ce que vous êtes un homme d’aujourd’hui, Jacques Brel ?

Jacques Brel : je sais pas. Je suis un homme d’aujourd’hui de 45 ans. Il y a des problèmes de réussite, de prudence, d’intérêt qui m’échappe complètement, et il me semble que ces problèmes-là sont des problèmes qui aujourd’hui sont extrêmement prioritaires… et comme je ne les ai pas, je ne suis pas tout à fait un homme d’aujourd’hui.

J. C. : demain pour vous n’est pas inquiétant… Vous n’avez pas d’intérêt ?

J. B. : non.

J. C. : et pourtant vous avez gagné beaucoup d’argent…

J. B. : oui.

J. C. : comment peut-on lier les deux choses ?

J. B. : il suffit d’aimer la fonction et pas le résultat.

J. C. : mais le résultat on le tient toujours.

J. B. : non, on s’organise pour le voir passer. Je crois qu’il faut s’arranger pour ne pas l’avoir, parce que c’est là qu’on s’installe.

J. C. : vous avez eu peur d’être prisonnier de l’argent.

J. B. : oui, l’argent me fait peur… et c’est terrifiant. Les gens riches, ils le méritent, quand je vois la vie que cela leur impose…

J. C. : mais vous êtes riche.

J. B. : non… J’ai peur d’être installé, car le pouvoir rend idiot et le pouvoir absolu rend absolument idiot, et l’argent c’est la même chose. Les gens qui ont de l’argent ne pense qu’à l’argent qui leur manque. C’est très terrifiant. Et puis l’argent fige les hommes, les rend immobile. Or un homme est fait pour être mobile. Je suis sûr de ça. Je suis incapable de vous le prouver, mais je suis sûr de cela. L’homme est fait pour bouger, il n’est pas fait pour s’arrêter. L'homme est fait pour continuer, pour mourir en mouvement, éventuellement. Tout le malheur vient de l’immobilité. Toujours.

J. C. : c’est presque le sujet d’une thèse quand vous avez dit « les gens riches le méritent. »

J. B. : c’est un enfer, l’angoisse, le tourment. En plus cela fausse les rapports très facilement.

J. C. : mais à l’inverse les gens pauvres ne le méritent pas.

J. B. : quand je vous parle de genres riches, je vous parle de gens très riches… dès que c’est indécent.

J. C. : comment faut-il vivre, debout ?

J. B. : debout et en mouvement, et ne jamais avoir l’air fatigué, parce que sinon les murs vous tombent sur la tête…

FAIRE LES CHOSES

Jacques Brel : l’important c’est de faire les choses. C’est d’aller voir… L’important c’est de se mettre au pied du mur. Si on a mal calculé son élan, si on se heurte au mur et que l’on se casse la tête, il ne faut pas insulter les gens. C’est que l’on s’est trompé. Il n’y a que les gens totalement immobiles, qui ne font jamais rien, qui arrive à traverser la vie en disant que tous les autres sont cons ou à peu près. Dès que l’on fait les choses, on devient d’une humilié fantastique. Dès qu’on va voir, on a vraiment peur…

Sur les terrains d’aviation, j’ai piloté longtemps en « VFR », c’est-à-dire le vol à vue. Il y a deux sortes de gus en bas. Il y le gus qui arrive, il est à côte de son avion, et il dit : « Avec ce temps-là il ne faut pas y aller »… et lui, il a toujours raison. Et puis il y a les autres gus qui disent : « Il faut aller voir. » Alors, on décolle. On a un peu peur. On passe ou on ne passe pas, mais on est allé voir, et si c’est un échec, on l‘a mérité. C’est ou parce qu’on a eu peur en route ou parce qu’on n’est pas assez bon pilote, mais c’est soit. Les autres, effectivement, ne se trompent jamais, mais ils finissent par ne plus avoir d’avion, par se faire absorber par une femme et par deux maîtresses dans leur vie, d’avoir deux enfants ou plus, à croire à l’immortalité de l’âme, et je ne veux pas faire ça. Je préfère continuer à être en marge.

CHANSON ET CINÈMA

Jacques Chancel : vous pensez vraiment que si vous aviez continué dans la chanson vous auriez été malhonnête ?

Jacques Brel : oui, je le pense vraiment, et pour plusieurs raisons. D’une part à cause de l’écriture. Vous savez c’est très fatigant d’écrire, c’est très difficile d’écrire, et on finit par avoir un certain nombre de trucs qui compense… et c’est trucs seraient devenus de plus en plus fréquents. Ensuite, il y a l’animal qui chante sur scène, qui est un être complètement différent, et l’animal sur scène ne peut pas impunément jouer au gamin, parce que son corps n’est plus un corps de gamin, d’où une malhonnêteté.

J. C. : au cinéma vous ne pouvez pas être malhonnête ?

J. B. : si, on peut l’être au cinéma, mais je ne sais que si peu de choses du cinéma que le problème de l’habileté ne s’est jamais posé à moi. Quant au problème du corps au cinéma, cela dépend du rôle que l’on interprète.

J. C. : il faut avoir beaucoup d’humilité pour faire du cinéma. En fait, tout est une question de hasard.

J. B. : Je crois que quand on fait quelque chose, on devient humble.

J. C. : le créateur est humble.

J. B. : tout à fait, puisque justement il essaie de combler tout ce qui manque.

J. C. : c’est une chance pour le créateur. Il dit « Je suis humble parce que je fais une création. »

J. B. : il constate en faisant ça qu’il est tellement insuffisant qu’il devient humble.

Cadence Info (07/2018)
(source : retranscription partielle de l'émission "Radioscopie" enregistré à Cannes en mai 1973 - France Inter)